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La Défense : des tours...et des ruches !

Reportage

21/04/2017 4640 vues

Véritable phénomène de société aux enjeux divers, l’apiculture urbaine s’invite à La Défense. Reportage entre ruches et tours.
 


Tour EDF. 11h. Alors que quelques employés bravent la grisaille de la matinée pour aller prendre un café, deux silhouettes, coiffées de combinaisons dignes de celles d’astronautes, se faufilent le long de la façade incurvée de l’édifice pour aboutir sur un petit espace vert niché à l’abri des regards. Dans un nuage de fumée, elles ouvrent le toit de deux ruches. « Salut les filles ! », lance Nathalie, apicultrice de Beeopic, organisme spécialisée dans l’apiculture urbaine.

À l’intérieur des cadres, des centaines d’abeilles se regroupent en grappes aux premières morsures du froid. « Elles sont un peu engourdies à cause du vent. Elles ne devraient pas être trop actives aujourd’hui. Hein les filles ? »

Ces « filles », comme les appelle Nathalie, ont élu domicile aux abords de la tour EDF il y a plus de quatre ans. Comme elles, d’autres ont été implantées à La Défense.

Le Cnit, KPMG, Praetorium, dans les espaces verts du quartier du Faubourg de l’Arche, les ruches investissent depuis plusieurs années le quartier d’affaires. Au total, il héberge une dizaine de ruches gérées par différents organismes spécialisés.

Un endroit insolite pour certains mais qui, pour l’apicultrice en charge de celles de la tour EDF, offre de nombreuses possibilités : « On peut installer des ruches à peu près partout. Les gens sont surpris d’en trouver en ville car ils ont arrêté de regarder leur environnement. Toutefois, lorsque vous vous promenez dans La Défense, vous êtes entourés d’un nombre conséquent de plantes dites mellifères qui sont très propices au développement des abeilles. »

Un secteur en plein boom

Ruches de KPMG ©Ekodev
Ruches de KPMG - Ekodev ©Ekodev

L’apiculture urbaine suscite depuis quelques années un véritable engouement au sein des villes. « Les villes ou les entreprises pour le cas de La Défense ont la volonté d’apporter leur contribution à la sauvegarde de la biodiversité. Et à La Défense, c’est également un joli pied de nez aux univers de verre et de béton », déclare Timothée Quellard, co-directeur d’Ekodev, société de conseil et services en développement durable possédant trois ruches sur le toit de la tour de KPMG.

Un phénomène surprenant, qualifié de mode par certains, à l’heure où la population urbaine est en pleine expansion, augmentant son emprise sur les territoires.

Citadines

Mais la ville est-elle adaptée à ces insectes ? Certains détracteurs condamnent cette activité.

L’implantation massive d’abeilles en milieu urbain nuirait en effet au développement d’autres pollinisateurs indigènes comme certaines mouches. L’apiculture urbaine mettrait en compétition les abeilles domestiques et ces espèces pour la nourriture. Une question improbable pour Nathalie. Fumoir au poing, l’apicultrice inspecte minutieusement l’état de santé de chaque reine, reconnaissable à sa petite tache blanche juchée, telle une couronne, sur sa tête. Autour d’elle, quelques ouvrières s’envolent dans un bourdonnement léger. « Les abeilles sont des pollinisateurs formidables. Elles butinent toutes les espèces végétales et participent à leur développement. Sans elles, nous ne pourrions plus manger certains légumes par exemple. Nous avons besoin d’elles partout », explique-t-elle.

L’apiculture urbaine, notamment celle en entreprise, impose toutefois quelques contraintes. Les colonies ne doivent en effet pas essaimer. « Cela n’est pas dangereux mais peut vite poser problème en milieu urbain », explique l’apicultrice.

Les espèces, près de 1000 en France, sont également triées sur le volet pour cohabiter avec les attachés-cases. Ce sont les Frères Adam, connues pour être douces et bonnes productrices, qui ont ainsi été sélectionnées pour vivre le long de la tour EDF.

Ensuite, rien de bien compliqué : les animaux, bien que sensibles à la météo, s’adaptent facilement à leur environnement. Et loin de vous l’idée que les abeilles des villes produiraient moins que celles des champs : « Elles produisent en moyenne 20kg de miel en ville. On ne fait qu’une récolte par an entre le printemps et le début de l’été. Mais si nous les gérions comme des ruches de production, elles pourraient produire facilement 60kg de miel. »

Nature urbaine


Ruches EDF - Beeopic ©Defacto

L’apiculture urbaine va de pair avec la végétalisation des villes. À La Défense, les différents projets de végétalisation des espaces, réalisés par Defacto, comme la remise au vert de la place Basse, l’aménagement de jardins partagés et la plantation d’arbres mellifères ont favorisé l’implantation de ruchers sur le site. Site qui offre près de 12 hectares d’espaces verts. « Cette activité répond aux enjeux de gestion des espaces verts en milieu urbain. Couplée à des ateliers de sensibilisation du public, elle réinterroge sur le respect des pratiques en ville », déclare Timothée Quellard, co-directeur d’Ekodev.

Mais au pied de la tour aujourd’hui, pas d’atelier. « Nous sommes météo dépendants. Et le ciel ne nous le permet pas », lâche l’apicultrice de Beeopic entre deux enfumages. Juste le temps de replacer les derniers cadres que les premières gouttes de pluie commencent à tomber, laissant à peine le temps aux abeilles de regagner leurs propres tours.

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